Vous êtes ici

De l’enfant du désir à la crise de l’individuation. L’impossible entrée dans la vie.

TitreDe l’enfant du désir à la crise de l’individuation. L’impossible entrée dans la vie.
Publication TypeWeb Article
Année2008
AuthorsGauchet, M
PublisherTemps d’arrêt
CityBruxelles
Mots-clésenfant de la conséquence, enfant du désir, individu, individuation, narcissisme, projection
URLhttps://www.meirieu.com/PATRIMOINE/gauchet_individuation.pdf
Full Text

On peut résumer d'une expression ce statut inédit du nouveau venu en parlant de l'enfant du désir. Son avènement est fonction de ce changement de statut de la famille. L'enfant du désir, c'est l'enfant de la famille privée, intimisée, désinstitutionnalisée, informelle, qui n'a d'autre raison d'être que l'épanouissement affectif de ses membres. On fait un enfant non pour la société, pour la perpétuation de l'existence collective, mais pour soi et pour  lui-même. Je  souligne  la présence des deux faces qui recouvre en  réalité  une contradiction, une tension vitale. La venue de l'enfant, idéalement parlant en tout cas - c'est le nouvel idéal social en la matière - n'a de sens que s'il est désiré. L'horreur en ce domaine, c'est la contrainte ou le hasard. (…)

  • De l'enfant de la conséquence, nous sommes passé à l'enfant du désir souvent enfant-Roi sur-investi et sur-protégé (projets et projections de réalisation parentales) et maintenant nous passons à l'enfant-Précieux. La crise actuelle de l'indiduation des sujets (Moi-perdu) serait la conséquence du faite que l'enfant est proclamé sujet comme individualité avant même de le bâtir, de le devenir dans la relation à ce qui est autre que lui-même. La crise de l'individuation serait la conséquence de la crise de l'altérité, où le sujet est toujours relatif à ce qui est autre que lui-même. Une forme de déni de l'autre.

Marcel Gauchet (2008). De “l’enfant du désir” à “la crise de l’individuation”. L’impossible entrée dans la vie. Temps d’arrêt – Bruxelles, 2008

On peut résumer d’une expression ce statut inédit du nouveau venu en parlant de l’enfant du désir. Son avènement est fonction de ce changement de statut de la famille. L’enfant du désir, c’est l’enfant de la famille privée, intimisée, désinstitutionnalisée, informelle, qui n’a d’autre raison d’être que l’épanouissement affectif de ses membres. On fait un enfant non pour la société, pour la perpétuation de l’existence collective, mais pour soi et pour lui-même. Je souligne la présence des deux faces qui recouvre en réalité une contradiction, une tension vitale. La venue de l’enfant, idéalement parlant en tout cas - c’est le nouvel idéal social en la matière - n’a de sens que s’il est désiré. L’horreur en ce domaine, c’est la contrainte ou le hasard.

 

  • Qu’est-ce donc qu’un enfant du désir ? En ce qui concerne les parents, deux traits principaux me semblent à retenir.

1. L’enfant du désir

  • Il implique d’abord un désir changé quant au bonheur de l’enfant. En soi, la chose n’est pas du tout nouvelle, évidemment. Les parents ont toujours voulu le bonheur de leurs enfants. Mais il y a une grande différence entre la façon dont ils concevaient ce bonheur et la façon dont ils le conçoivent aujourd’hui.

  • Le bonheur, dans l’esprit des parents de la famille institutionnelle, jusqu’à tout récemment, c’était celui d’un enfant qui ferait son chemin dans la vie en étant bien armé pour la vie sociale. La mission de la famille était donc de l’adapter à cette existence pour la société qui était la condition de son bonheur. Il s’est produit à cet égard un renversement complet qui, du point de vue de l’éducation, est un des changements les plus importants que nous ayons aujourd’hui à gérer. Le bonheur idéal de la famille informelle, c’est le bonheur intime par la protection contre la société. La fiction psychologique, alimentée par une littérature nombreuse, est que l’enfant, une fois épanoui par-devers lui-même, sera armé pour faire son chemin dans la vie.

  • Le soutien inconditionnel des familles d’aujourd’hui à l’égard de leurs rejetons va de pair avec une difficulté constitutive d’accepter la règle de base de la vie sociale qui est l’impersonnalité. Du point de vue de la vie sociale, nous sommes tous interchangeables et encore plus dans des sociétés égalitaires. N’importe qui vaut n’importe qui et doit être traité comme n’importe qui : tel est le principe d’impartialité que la règle veut voir régner envers chaque individu. De là, à l’intérieur de la famille actuelle, une relation contentieuse avec cette société qui ne livre pas à ses membres la reconnaissance qu’ils sont en droit de demander - et pour cause, puisque la vie sociale est fondée sur l’indifférence à ce que vous êtes en particulier.

  • Il existe sur ce chapitre un grand flottement dans les lectures contemporaines de la demande de reconnaissance. Sans doute la société peut-elle et doit-elle veiller à reconnaître leur égale dignité à ses membres dans toutes les situations. Mais la reconnaissance de la dignité porte sur la dignité de chaque humain en tant qu’humain, comme n’importe qui ; elle n’a rien à voir avec la reconnaissance de l’identité singulière de tel ou tel être.

  • C’est pourquoi les politiques dites de la reconnaissance échouent systématiquement à satisfaire la demande qui leur est adressée, parce que cette demande ne porte pas en réalité sur l’égale dignité, avec ce qu’elle implique d’indifférence à l’identité des êtres ; c’est une demande de reconnaissance de la singularité des êtres. Demande qu’aucune société, a fortiori une société démocratique, rationnelle, légale, n’est en mesure de procurer à ses membres.

  • La famille est devenue de ce point de vue un foyer de contestation des règles du fonctionnement de la vie sociale dont le point d’application électif est l’école. Le reproche interminable, indéfini, inépuisable, auquel il n’y a pas de réponse, des parents contemporains à l’égard de l’école est que, en tant qu’institution, elle méconnaît, elle ignore, elle refoule, elle piétine la reconnaissance due à la singularité de leurs rejetons.

2. La transformation entraînée par l’enfant du désir

  • Il est du côté des parents comporte un autre aspect non moins important. Je le pointais plus haut, l’enfant est désiré pour lui-même en même temps que pour soi. Pour lui-même dans sa singularité, dans son individualité particulière. D’où l’extraordinaire passion de l’autonomie de l’enfant qui caractérise les démarches éducatives spontanées des parents dans la famille informelle contemporaine. Tout doit être fait pour faire aller l’enfant vers son autonomie, ce qui veut dire que la charge du parent est de faire exister une autonomie qui n’existe pas. L’enfant, c’est sa définition, n’a pas, en effet, les moyens de l’autonomie à laquelle il s’agit de le faire advenir. D’où le partage, le dilemme, la tension des parents entre l’hyper-protection et l’abstention. Tantôt prévaut la substitution, littéralement, à l’enfant, pour faire comme s’il était autonome. Tantôt, c’est le laisser-faire qui l’emporte puisque tout dirigisme intempestif peut aboutir à tuer dans l’œuf l’autonomie dont il doit être capable. Cela donne un parent qui a peur de lui-même, en peine de se situer, avec de très grandes conséquences éducatives. Celles-ci sont loin d’être homogènes, cela dit. Elles présentent de notables différences selon les classes sociales.

  • Il me semble que la racine de l’inégalité nouvelle, en matière de “capital social”, telle qu’elle incube dans le laboratoire des familles, se situe ici. Pour le dire très schématiquement, en durcissant le trait, les milieux privilégiés sont beaucoup mieux armés face à cette tension entre abstention et intervention, ils savent négocier la tension ; les milieux populaires y ont beaucoup plus de peine. Les attitudes les plus démissionnaires à l’égard des enfants s’observent clairement aujourd’hui dans les classes défavorisées. C’est un renversement spectaculaire. Jusqu’il y a deux décennies peut-être, toutes les observations des éducateurs de tous ordres sont convergentes sur ce point, les milieux populaires avaient une attitude répressive en matière d’éducation, quand les milieux éduqués tendaient vers une attitude permissive, avec tous les dégradés, les nuances, les complications qu’il faut faire intervenir dans un tel tableau.

  • Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les milieux éduqués savent mieux faire passer la contrainte et la limite à l’égard de leurs enfants, quand, face à cette contradiction du parent de l’enfant du désir, les milieux populaires sont désarmés et impuissants. Ils adressent d’ailleurs une demande grandissante aux institutions de faire le travail à leur place - “nous, on ne sait pas faire”.

3. L'être et le sujet

  • Nous devenons individus, nous devenons véritablement des individus au sens psychique, en assumant la contingence qui préside à notre existence. Exister, c’est n’avoir pas choisi d’exister - intéressante limite à l’individualisme. Je me choisis mais je n’ai pas choisi de pouvoir choisir. Je n’ai pas choisi, évidemment, les parents dont je suis né, je n’ai pas choisi le moment où je suis né, je n’ai pas choisi la tête que j’ai - c’est très important dans la vie -, je n’ai pas choisi les aptitudes ou les inaptitudes qui me sont échues en lot et avec lesquelles j’aurai à me dépêtrer. Être un individu, devenir un individu, accéder à la puissance d’individu, c’est prendre en charge cette contingence dans la singularité et la solitude qui s’y attachent.

  • C’est cela qui fonde notre capacité d’indépendance psychique, notre capacité à faire avec ce que nous sommes, c’est-à-dire ce que nous n’avons pas choisi. C’est en ce point que se joue pour une part décisive la constitution de l’identité personnelle, dans son double aspect de sentiment de ce que l’on a d’irréductiblement singulier et de sentiment que ce que l’on a de singulier est parfaitement contingent donc relatif. Nous ne sommes pas enfermés dans cette singularité, c’est tout le contraire. Nous ne la possédons et nous ne la subissons que dans la mesure où nous sommes décentrés par rapport à elle.

  • Il est permis de dire, je crois, que les conditions de cette épreuve d’assomption de la singularité et de la contingence sont brouillées chez l’enfant du désir. La contingence qui préside à toute existence est recouverte pour l’enfant du désir par une nécessité fantasmatique aussi profonde et puissante, peut-être, que ce que l’on a pu décrire en psychanalyse sous le nom de fantasme de l’origine. Ce n’est plus : je suis mon propre auteur, mais : je ne suis pas le fruit du hasard, j’ai été désiré comme je suis.

  • À partir de ce noyau de conviction, ce sont les conditions mêmes de l’individuation qui sont touchées. Impossible, ou très difficile, de se dégager de cette adhésion primordiale à ce qui fait de vous ce que vous êtes. Très problématique, de même, de se distancier jamais de ce désir autre qui soutient votre identité, puisqu’il est celui qui la justifie pour ce qu’elle est.

  • En prenant du recul, on peut reformuler l’idée sous un autre angle, en replaçant le phénomène dans son contexte social : l’entrée en possession de soi-même est perturbée par la manière dont l’enfant est précocement reconnu dans son individualité singulière. La reconnaissance de l’individualité joue contre la capacité de devenir individu. Pour le ramasser dans une formule : l’individualisation, fait social, se retourne contre l’individuation, fait psychique. L’individualisation se retourne contre la formation de cette capacité fondamentale de disposition de soi-même hors de laquelle la liberté de l’individu n’a pas grande portée.

  • Telle est l’épreuve inédite que notre temps vient ajouter au répertoire déjà bien fourni des difficultés d’être.
     

Partager…