• Ailes coupées du sujet & Thérapie

les ailes coupées

Il y a quelque jours, j’ai eu à écouter la parole prophétique et affirmative suivante : “Tu as initié ce qui t’arrive”. Ainsi, par cette phrase, une personne très bien intentionnée et bienveillante à mon égard, œuvrant dans le développement personnel, m’a fait revivre le phénomène de la culpabilité judéo-chrétienne des “ailes coupées” du sujet par le Père (P). Que pouvons-nous penser de ce commandement d'un thérapeute très éclairé ? Ce prophète en sa maison a-t-il tort ou raison d’assommer autrui de ses mots très inspirés par des savoirs-croyances adhérés ? Débattons… cuisinons… digérons…

 

1 - Côté pile… le sujet

  • Certes, les symptômes sont toujours portés par un sujet qui parle et adresse sa parole à autrui. Certes, ce même sujet comme phénomène vivant de lui-même dans et par la relation, de par sa narration implicative, va dévoiler son être. Certes, nous n’agissons et nous ne pensons jamais rien par hasard ou dû au destin. Mais pouvons-nous uniquement limiter la responsabilité à cette seule fatalité d’un sujet initiant ce qui lui arrive ?

  • La fille qui se fait siffler dans la rue, a-t-elle initié cela seul ? Les petits enfants abusés sexuellement, ont-ils initié cela seul ? Les viols de “guerre”, ont-ils été initié par leurs victimes, leurs bourreaux ou le politique ? Tel est ma question, celle de la simple responsabilité du sujet face à ce qui lui est arrivé, se présente ou s’impose à lui.

  • Si nous allons un peu plus loin que cette affirmation péremptoire d’un absolu catégorique Kantien d’un humanisme de première vague centré sur le sujet, nous savons aussi que l’individu est surtout un sujet de culture et d'histoire. Notre être de nature, celui du corps, ne peut seul exister. Sans notre culture dans laquelle nous baignons et son langage comme support, il ne peut y avoir d’émergence psychique du sujet tout seul. Tel Robinson, seul la folie nous gagnerait… mais une culture malade de l'altérité peux très bien aussi faire l’affaire.

2 - Côté face… l'altérité comme contexte

  • En ce XXIe siècle, la compréhension d’un sujet ne peut se limiter à ce qu’il dit et fait. Cette compréhension est systémique et relationnelle. Les sujets sont toujours porteurs des symptômes des troubles induits par les relations qui le composent. Ces mêmes relations sont les lieux d’inscription des troubles primitifs de ces symptômes visibles. Les sujets témoignent non pas uniquement d’eux-mêmes, de leur structure psychique, mais surtout du contexte symptomatique de la relation à l’autre, à notre culture, à notre langage, à nos codes, à nos savoirs et à nos valeurs. Un sujet malade d’Être est aussi le témoignage d’une relation comme expérience d’être défaillante, bancale, aliénante…

  • L’approche systémique et la théorie quantique ont permis de mettre à jour ce phénomène où le sujet objectivé, n’est pas la seule cause ou le seul élément qui initie ce qui lui arrive. Ce qui va se dérouler est avant tout un processus relationnel, autrement dit non plus dans une approche de la “relation d’objet”, ici sujetisé, mais dans une approche de la “relation de milieu ou de contexte” comme champs des forces en œuvre qui influent. Les approches psycho-sociologique et psycho-ethnologique sont actuellement incontournables mais pas pour notre prophète, lui il sait…

3 - Façon de faire & Faire à façon

  • L’alliance thérapeutique, emprunt de sa culture et de son contexte, va réinitier ce phénomène. L’émetteur peut ainsi utiliser des paroles prophétiques et visionnaires tel un oracle de la rhétorique affirmative : “Tu as initié ce qui t’arrive”. Ou bien ce même émetteur peut engendrer un questionnement partagé avec des paroles stimulantes et dynamiques tel un philosophe de la dialectique : “Penses-tu que nous sommes les seuls initiateurs de ce qui peut nous arriver ?” Ainsi, cette alliance relationnelle peut prendre deux postures : celle du prophète ou celle de l’étayeur.

    • Dans un premier cas, celle du thérapeute prophète, cette alliance peut amplifier la culpabilité par des paroles absolues et irréfutables : “Tu as initié ce qui t’arrive”. C’est la posture haute diachronique de l’injonction du thérapeute sachant comme guide, pilote,Père” (grand P) ou du thérapeute prophétique et de son désir de se prendre pour Dieu… Tel un gourou sachant mieux que les autres, de son trône, il guide et culpabilise le sujet en doute existentialiste implicatif.

    • Dans un second cas, celle du thérapeute étayeur, cette alliance peut favoriser le questionnement du contexte relationnel symptomatique provoquant les symptômes visibles chez le sujet. Ce sera la posture synchronique concomitante de la conjonction du thérapeute étayeur. Il chemine avec et aux côtés du sujet. Il accompagne ainsi la maturation du sujet responsable de lui-même suivant trois modalités en co-jonctions : le VERS-Quoi du sens du futur, le Pourquoi des causes plausibles du passé et le Quoi des possibles de l’instant.

4 - Résonance & Auto-analyse

  • Oui, cette phrase assenée comme un marteau a résonné au plus profond de moi-même (héhéhé… y-a un truc là à travailler…). Et pour cause, dans ma vie et dans mon vécu de thérapeute, emprunt de notre culture judéo-chrétienne de la culpabilité et du refoulement, avec mes consultés, nous œuvrons pour que leurs “ailes coupées” de la vie repoussent : leur désir d’être et assumer la responsabilité de leurs choix.

  • Que nous soyons clairs, ces ailes n’ont pas été coupées par le père représentant de la loi et de l’autorité (inter-Dit). Ce père-là, le symbolique, va favoriser le questionnement de la légitimité et de la validité des valeurs et des règles instituées dans le contexte (ces limites qui nous délimitent). Ces “ailes coupées” de l’être, sont le résultat d’un contexte ou le Père” (avec P) fait sa loi par l’autoritarisme prophétique de ses croyances : “Fils, tu as initié ce qui t’arrive”. Ce “Père-là”, est un Dieu déchu.

  • Tel le formule Nietzsche, la chute des idoles de ces Pères Prophètes” d’un “il faut, on doit…” du passé est indispensable pour que nos ailes de la vie puissent avoir une chance de repousser. L’envol du sujet est a ce prix : dépendance - interdépendance - indépendance.

5 - Un string cache toujours l'essentiel : les mobiles

  • Comme toutes nos opinions sont des cachettes et que toutes nos paroles sont des masques, que cacheraient comme mobile inconscient chez l’émetteur ces mots péremptoires maladroitement administrés : “Tu as initié ce qui t’arrive”. Bigre… par les mots de ce texte, je me suis mis à poil, j’ai déposé mon string qui pouvait cacher l’essentiel à voir (uniquement pour un freudien orthodoxe en priorité). Ai-je initié tout cela ? Ou bien, le contexte culturel et mon vécu des “ailes coupées” de la vie m’ont-ils aussi influencé ?

  • Fort heureusement il y a 2600 ans de cela, au Ve siècle avant JC en Grèce ancienne cela change (Vernant & Vidal-Naquet). De la "sophia", la sagesse de la cosmogonie avec sa mythologie épique des dieux et des oracles, nous sommes passés à la "philo-sophia", le discours sur la sagesse de la cosmologie avec ses mythes et philosophes. Ce passage clé de l’évolution humaine a imposé une rupture de notre façon de penser le monde (paradigme & isonomie). Ce passage met en scène les hommes responsables d’eux-mêmes et de leurs actes initiés par le contexte comme dans les mythes de Narcisse et d'Œdipe-Roi (les mythes d'origine et non l'interprétation dévoyée de la psychanalyse). Ainsi, je dis stop aux oracles et aux prophètes de la "sophia" représentant des dieux (Phallus) de cette époque antérieure.

  • Je vous propose de laisser la terre aux hommes, le sacré à la vie et de rester là où vous êtes vous les prophètes (Romain Gary, la promesse de l'aube). Dans le cas contraire, vous risquez vous aussi d'initier ce qui vous arrive : la chute des idoles et le désenchantement des dieux (Nietzsche). La philosophie de l'amour et de la vie comme avènement d'un deuxième humanisme (Robert Misrahi, Luc Ferry, etc…) n'est plus dépendante d'une donnée soit externe à l'homme ou soit de l'homme uniquement, mais de leurs actes et de leurs pensées conjointes dans une éthique de la relation à ce qui est autre, à la vie, à la différence et au singulier. C'est l'amour de ce qui est là et non du passé et du futur, c'est l'amour du réel et non des idéaux, c'est l'amour de la terre et non du ciel, “l'amor fati” de Nietzsche ou encore “l'amour tout autre” de Misrahi tous deux inspirés par la "Joie" de Spinoza et la Grèce ancienne

6 - Fatalisme & Victor Hugo

  • Nous pourrions tous aussi bien remplacer les mots misère et fatalité de Victor Hugo par les mots de notre thérapeute-prophète en sa demeure assénant ses vérités : “Comme il l’avait fait autrefois avec son récit inspiré de l’histoire réelle de Claude Gueux, Victor Hugo se sert de Jean Valjean pour dénoncer le cercle vicieux qui conduit de la misère au bagne. Il remet notamment en cause l’idée alors répandue selon laquelle le misérable est le seul responsable de sa condition.

  • Tout au long du roman, il sonde cette âme de misérable poussée au vol par la misère et étouffée par le système judiciaire : est-ce possible, dans l’organisation sociale du XIXe siècle, d’échapper à cette fatalité ?” (exposition 2018-2019 à Besançon : “Guerre aux démolisseurs ! Victor Hugo et la défense du patrimoine”)

7 - Happycratie des marchands de bonheur

  • Plus près de nous, en 2018, Eva Illouz & Edgar Cabanas en parlent dans leur livre “Happycratie - Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies” (lien). À la croisée de la psychologie et de la sociologie, ils nous montrent comment la tyrannie du bonheur fait peser sur le seul individu tout le poids de son destin social. Ainsi, ceux qui souffrent sont accusés d’être seuls initiateurs responsables de leur état. Avec de tels Thérapeutes prophètes et positivistes (Tu as initié ce qui t’arrive), la culpabilité judéo-chrétienne, du Moi souffrant et donc non-méritant et non-vertueux, bas son plein régime en niant le système et son contexte générateurs tous deux des symptômes du sujet. Les approches systémique et psychosociologique sont ignorées. La "science" du bonheur devient une industrie de la consommation sans fin : "Le bonheur est en ce sens une marchandise idéale qui invite à une consommation perpétuelle, un peu comme s'il fallait changer son réfrigérateur tous les ans". (article de Télérama n°3583 sept. 2018 pp. 51-53)

  • Le philosophe académicien François Cheng nomme les “marchands de bonheur”, ceux qui ainsi vendent le "bon-heure" de l'happycratie. Ils font leurs profits sur le "mal-heure" des souffrances humaines. Niveler ces souffrances en "happy-harmonie" et "happy-smile" sans tenir compte du contexte, c'est nier le sujet lui-même : ces souffrances et ces dysharmonies sont les bases et les conflits fondateurs de l'élaboration du Moi du sujet (Choix)… Mais cela est une autre histoire. Fabrice Prévost

    • Thérapeute-prophète : “Mais non, tu n’as rien compris… tu es le seul responsable de ta misère, couvre-toi…”
    • Thérapeute-étayeur : Merci à toi de m'avoir permis de construire ce discours sur ton affirmations péremptoire.
Pour mon amie Odile : des ailes confectionnées
  Nos ailes critiques articulant nos passions et notre raison confectionnées : nos valeurs comme raison d'être