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La genèse des addictions

TitreLa genèse des addictions
Publication TypeBook
AuthorsLesourne, O
Full Text

Les addicts sont enfermés dans une habitude à laquelle ils ne comprennent pas grand-chose, dont ils se sentent esclaves, qui ne leur apporte généralement aucun plaisir, mais à laquelle ils tiennent comme à un membre de leur corps : s’en séparer serait se mutiler, car elle contient une partie de leur être. (…) N’oublions pas que, dans l’inconscient de l’addict, autrui est souvent dangereux, intéressé, égoïste et menteur, et qu’il ne faut à aucun prix s’y fier. Partir d’une sympathie toute simple, humaine, ne surtout pas juger, attendre qu’une confiance se crée, apprivoiser l’addict comme un animal sauvage, ne pas lui imposer de règles, faire alliance avec la partie malade, c’est-à-dire séparée du monde, des autres, aider à retrouver des plaisirs partageables, reçus et donnés, et ne pas oublier que nous aurions tous pu devenir des addicts, et que nous pourrions même le devenir sur le tard, comme il arrive à certaines personnes au déclin de leur vie, lorsque elles doivent renoncer à certains espoirs qui leur paraissent essentiels pour leur survie. Freud a bien dit que chez tous les sujets, y compris les normaux névrosés, il y avait sans doute une petite partie cachée et clivée. Cette partie pourrait être la conséquence de certaines des épreuves que tout humain doit vivre dans son enfance, en rapport avec le fait que, dans l’inconscient maternel, existait un refus de tel ou tel aspect de son enfant, épreuve supportée mais non acceptée et qui a laissé ses traces. (pp. 251-252)

 

Fiche de lecture

  • Par cet ouvrage l’auteur tente de poser une hypothèse expliquant le comportement contradictoire des sujets addicts (tabagisme, alcoolisme, toxicomanie). L’hypothèse de base concerne la fêlure du Moi du sujet comme clivage de lui-même. Son approche psychanalytique, l’amène à interroger l’élaboration du Moi du sujet addict. Les addicts auraient un Moi clivé en deux parties. Cette élaboration du Moi du sujet remet sur la table les attitudes et comportements inconscients de la mère. Les ambiguïtés, les confusions inconscientes de la figure d’attachement princeps, provoqueraient une double contrainte ou “double bind” existentialiste chez le petit enfant (désir/rejet) : “je t’aime, mais je ne t’aime pas”. Une fois adulte, l’addict par son attitude revendiquerait une pulsion sexuelle du plaisir/déplaisir de cette figure d’attachement princeps interdite. Cette pression psychique et ce désir impossible se transposeraient par l’addiction comme fétiche.

 

Critiques

1 - Les deux narcissismes (Vie/Mort)

  • Il est bien dommage d’oblitérer le travail sur le narcissisme et les état-limites puisque les addictions s’implémenteraient à cette époque. Si nous rapprochons cette étude aux travaux d’André Green sur le narcissisme de vie et le narcissisme de mort avec sa clinique blanche ou “Blank” (vide, rien…) des 8-30 mois du petit enfant, nous pouvons transposer cette approche du Moi clivé sur ces deux aspects du narcissisme. André Green fait remarquer que le narcissisme (énergie psychique + objet + expérience) s’élabore par un double retournement de l’orientation de la pulsion. À remarquer que ce double retournement était mis en scène en Grèce ancienne dans les tragédies du Ve siècle av. JC (Vernant & Vidal-Naquet). À cette époque de la prime enfance, la pulsion ne pourrait s’orienter que dans deux directions (Freud) :
    • le renversement de but ou de contenu en son contraire : sexualisé à désexualiser
    • le retournement d’objet contre soi sans changer de but : objet l’autre à moïque
  • Le narcissisme est anti-objectal, il dérobe la libido dirigée vers des objets externes pour se l’approprier en interne par absorption et identification. Le Moi dit au Ça : “aime-moi”.

2 - La pulsion et ses orientations

  • Pour le renversement nous passerions de l’amour de l’autre comme objet sexualisé à l’amour de Soi désexualisé comme symbolisation du manque (Lacan). Pour le retournement nous passerions de l’expérience de la jouissance de l’autre comme objet à la jouissance de Soi. La maman physique sera remplacée par des objets de substitution ou transitionnel pour ensuite devenir une maman psychique. Pour ce faire un mode représentationnel et un langage sont nécessaires : fantasmatique, pictographique puis idéique ou conceptuel (Aulagnier).
    • Les addicts, tout comme les fétichistes, auraient ainsi des soucis concernant ce double retournement de l’orientation de la pulsion. Ce problème de double retournement non opérationnel aurait pour cause une impasse existentialiste des affects (ressenties et sensations) dénuée de représentation (émotions & sentiments) : forclusion symbolique. Les attitudes et comportements ambigus et confus des figures d’attachement, la double contraintes ou double bind en seraient des causes potentiels. Nous pouvons aussi compléter ce raisonnement par la sensation d’insécurité, de vide, de néant, du rien, etc. vécu par le petit enfant dû à l’absence de l’autre. N’ayant pas encore de langage de symbolisation, il vivrait d’une façon fantasmatique ici une pré-représentation du concept de finitude ou de mort. Ainsi s’implémenterait chez l’addict cette notion de destruction de Soi de la pulsion à orientation mortifère.

3 - Les gens du Mal-Heure, leur bonheur dérange…

  • Si nous allons jusqu’à "l’ivresse" ou l’échec pour endormir nos douleurs, quand celles-ci réapparaissent nous nous sentons de plus en plus mal et c’est le retour à la case départ des dépendances, des addictions et des dépressions. C’est un cercle vicieux. Car ce n’est pas nos addictions, la boisson ou les médicaments, ou n’importe quoi qui est la cause de nos problèmes, pas plus que notre attachement à notre femme ou nos enfants, ce que nous voulons vraiment, ce que nous désirons par nos dépendances multiples et notre culture de l’échec en boucle, c’est en fin de compte nous faire mal et nous sentir mal, nous ne sommes pas dignes. Par ce mal-heure, l’être légitime son expérience d’être.
    • Notre malheur devient un bonheur n’ayant pas trouvé sa joie (bénéfice induit). Le masochisme des dépendances, la culture de l’échec et abandonner avant de l’être sont tous en cela un bonheur dans le malheur. Notre responsabilité, nos culpabilités et nos hontes sont tous là pour nous dire que nous ne nous sentons nous-mêmes et nous savons qui nous sommes réellement que lorsque nous nous voyons sans valeur, humilié, malheureux, plus bas que terre. Est-ce en cela que le déplaisir signe la légitimité d’être du sujet à qui elle n’a jamais été donnée (enfants battus, ignorés, etc.) ?

4 - Les deux chemins du bonheur

  • Le premier chemin du bonheur hédoniste de l’indépendance promet, via des pratiques, que notre heure sera bonne. Dans ce cas l’estime de Soi et la confiance en Soi sont prévues normalement au rendez-vous, si et seulement si ces pratiques ne deviennent pas des dépendances addictives elles aussi. “Où est le Dojo, m’sieur ?”
    • Le second chemin du bonheur masochiste des dépendances, lui aussi permet la même chose, à cette même heure d’être bonne, mais le Moi en mal de son expérience d’être légitimé va savoir qui il est, qu’il existe réellement lui-même que lorsque il se sentira humilié, blessé, offensé… par autodestruction.

5 - Constat

  • Nous pouvons constater que l’heure du bonheur est toute relative au Moi de chacun et à sa dynamique interne entre (hédoniste/masochiste) ou (indépendance/dépendance). Le bonheur masochiste va cultiver l’échec, la soumission et le déplaisir pour crier son désir d’être (pulsion de mort) quand le bonheur hédoniste va cultiver la satisfaction et le plaisir (pulsions de vie). Le bonheur semble être un état intérieur au sujet dépendant du contexte et des relations.
    • Ce qui est bon pour certain est mauvais pour d’autre. Le seul point qui nous paraît intéressant à développer, c’est que le bonheur masochiste pointe un traumatisme primo infantile, une faille narcissique, ou encore une ambivalence des angoisses insolubles de l’enfance… et là la société peut faire aussi quelque chose pour que, pour eux, leur Mal-Heure se transforme en Bonne-Heure partagée. Le bonheur ne peut pas être assigné à résidence comme l’la société du bonheur et de la bienveillance souhaiterait le faire. Le seul moyen est de changer le contexte et la qualité des relations qui légitime les sujets en expérience d’eux-mêmes.

Citations

  • “Le contexte économique et social engendre chez beaucoup de jeunes une sorte de désenchantement, un vide intérieur qui les pousse à rechercher des divertissements et un apaisement. Le développement des plaisirs offerts et l’incertitude quant à la société et son avenir, engendrent malaise psychique de plus en plus profond tandis que le bien-être physique s’accroît. La tentation de prendre des produits qui apaisent l’inquiétude, stimule l’essence, rapproche artificiellement les êtres les uns des autres ou les isolent dans un monde à eux, c’est considérablement accru.” (Lesourne O. 2007 pp. 14-15)

  • “Selon Antonio R. Damasio, l’infans est animée, depuis sa naissance, d’un seul but : continuer à vivre. Pour lui, tout être vivant et cherche à se prolonger dans son maître et à devenir ce qui correspond à son espèce. […] Ainsi va naître, le noyau du Moi, fait d’une engrammation par le cerveau des expériences vécues dans le plaisir ou le déplaisir, puis, plus tard, de la conscience du mois résultant d’une mise en relation mentale, neurobiologiste, entre ses expériences et le fait qu’elles ont été vécues par un corps qui est la base du sujet et qui doit continuer à vivre et se développer.” (Lesourne O. 2007 p. 146)

  • Les addicts sont enfermés dans une habitude à laquelle ils ne comprennent pas grand-chose, dont ils se sentent esclaves, qui ne leur apporte généralement aucun plaisir, mais à laquelle ils tiennent comme à un membre de leur corps : s’en séparer serait se mutiler, car elle contient une partie de leur être. (…) N’oublions pas que, dans l’inconscient de l’addict, autrui est souvent dangereux, intéressé, égoïste et menteur, et qu’il ne faut à aucun prix s’y fier. Partir d’une sympathie toute simple, humaine, ne surtout pas juger, attendre qu’une confiance se crée, apprivoiser l’addict comme un animal sauvage, ne pas lui imposer de règles, faire alliance avec la partie malade, c’est-à-dire séparée du monde, des autres, aider à retrouver des plaisirs partageables, reçus et donnés, et ne pas oublier que nous aurions tous pu devenir des addicts, et que nous pourrions même le devenir sur le tard, comme il arrive à certaines personnes au déclin de leur vie, lorsque elles doivent renoncer à certains espoirs qui leur paraissent essentiels pour leur survie. Freud a bien dit que chez tous les sujets, y compris les normaux névrosés, il y avait sans doute une petite partie cachée et clivée. Cette partie pourrait être la conséquence de certaines des épreuves que tout humain doit vivre dans son enfance, en rapport avec le fait que, dans l’inconscient maternel, existait un refus de tel ou tel aspect de son enfant, épreuve supportée mais non acceptée et qui a laissé ses traces. (Lesourne O. 2007 pp. 251-252)​

 

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